Le dernier jour du Procès Pussy Riot

Vendredi dernier, j’étais envoyée au tribunal  de Khamovnitcheski, à Moscou, couvrir les événements extérieurs au procès. Sur Facebook, 600 manifestants promettaient de venir manifester leur soutien aux jeunes punkettes aux portes du tribunal Khamovnitcheski, à Moscou.

11h du matin, seule une dizaine de militants, une horde de journalistes et une trentaine de policiers sont là, barrant la route à 100m du tribunal et déballant une complexe logistique pour empécher un futur rassemblement de masse aux portes du tribunal. La journée s’annonce longue, les journalistes s’entassent aux barrières, on ne les laissera entrer qu’à 12h, en contrôllant un à un leurs passeports. Les manifestants quant à eux ne passeront pas le barrage. Première violation du droit pour un procès censé être public et accessible à tous.

Technique simple et efficace pour neutraliser une foule: la diviser puis la réduire au silence.

A midi les militants commencent à arriver plus nombreux, t-shirts à l’effigie des Pussy-riot et pancartes de soutienà la main. La police tente de confiner les manifestants sur le trottoir en leur demandant de dégager la route pour laisser passer les voitures. Puis ils font enlever une à une les voitures garées là pour dégager la rue et installent des barrieres de part et d’autre de la route. Ca y’est l’arêne est prête: au centre un bus plein de policiers et prêt à se remplir de manifestants et tout autour, une foule qui s’ammoncelle, qui se convertie rapidement en véritable Cour des miracles.

A 14h, l’ambiance commence à s’échauffer entre pro et anti pussy riot. Des orthodoxes entonnent des chants d’église accompagnés d’une guitare, un parti d’opposition libérale (LDPR) vient faire une petite manifestation, un prêtre  brandit une icône de la vierge marie, une croyante pro-pussy riot tente de raisonner des croyants extrémistes, le parti d’opposition du front de gauche distribue ses tracts, une jeune fille se met à genoux et crie une prière pro-pussy riot de façon un peu hystérique, une horde de journalistes se précipite pour la filmer, les orthodoxes tentent de couvrir ses cris en chantant plus fort. Et les arrestations commencent.

Dès que quelqu’un sort de la masse par une pancarte, une cagoule pussy-riot ou une voix un peu trop forte, les policiers sautent agilement la barrière, l’attrappent et le traînent parfois très violament sous les cris de la foule « Honte sur vous » « Fascistes ». Puis le prévenu est enfermé dans le bus, et la foule se taît. Dès que les slogans reprennent, et il y a toujours des courageux pour se lancer, des arrestations s’ensuivent. Les slogans, parfois plein d’humour montrent que derrière les Pussy Riot, c’est contre Poutine que les gens se sont déplacés: « Liberté aux Pussy Riot » « La Russie sans Poutine » et un « Poutine mange les enfants » qui en fait rire plus d’un.  A 100m de là, la manifestation lance le débat: les gens discutent, se disputent, rient. A peine arrivés, les leaders d’opposition Udalstov et Kasparov sont arrêtés de façon arbitraire, sans avoir eu le temps de faire quoi que ce soit. Welcome to Russia.

Drôle d’ambiance pour une drôle d’affaire qui divise la Russie

Dans l’affaire Pussy Riot, il s’agit bien d’une injustice qui permet de parler haut et fort de problèmes graves qui affectent tous les russes, à savoir, une justice absolument pas impartiale, une police violente, des prisons inhumaines. Néanmoins encore une fois, au grand dam des médias occidentaux, tout n’est pas si simple et cette affaire nourrit une caricature de l’opposition qui arrange le pouvoir et divise encore plus la société russe.

Un ami russe, Anton, entrepreneur d’une trentaine d’années et opposant par bon sens, me faisait remarquer que « pour la majorité des russes, Pussy Riot devient l’image de l’opposition à Poutine et cela n’est pas bon. Les indécis voient maintenant l’opposition comme une jeunesse punk provocatrice qui transgressent les interdits sans respecter les autres, alors que l’opposition ce sont des gens normaux, qui tous les jours souffrent de la corruption à tous les niveaux, l’éducation, la justice, et ça pourrait être un jour la Russie toute entière. Cette affaire est en train de creuser le fossé entre les pro et anti-poutine. Le soutien massif apporté par les médias occidentaux et des stars comme Madonna, ne fait que nourrir la rhétorique de Poutine d’une destabilisation orchestrée par les Etats Unis. Bien sûr la condamnation est injuste et inhumaine, mais immaginez qu’en Italie un groupe punk soit entré à St Pierre de Rome et ai demandé le départ de Berlusconi, les religieux se mettraient dans le même état qu’ici, en mélangeant tout les Pussy Riot ont réussi à faire du bruit mais risquent de diviser encore plus le pays. »

Tous ça m’a fait repenser à une interview du mari de l’une des Pussy Riot, ancien membre du collectif Voina et très bon communicant. Loin du mari éploré et meurtri que je m’attendais à voir, il avait alors déclaré dans un grand sourire être très heureux du soutien obtenu à travers le monde et ajouté de façon très lucide « Des jeunes filles, déguisées de toutes les couleurs qui chantent une prière anti-poutine et qui sont condamnées de façon injuste c’est un message très simple, que tout le monde peut comprendre. » Un message plus simple qu’une grève de la faim d’un sinistre opposant ou qu’une plainte d’une mère de famille dans un village gris du fin fond de la Sibérie.

En résumé ce qui plaît aux médias aujourd’hui, des jolies jeunes filles, des couleurs, du scandale et on est assuré d’un maximum de répercussions.

Et lorsque la sentence tombe..

A une heure du verdict, après une trentaine d’arrestations, la foule n’ose plus crier, on discute, on chuchotte, le calme avant la tempête. Un manifestant cache sa pancarte de Poutine-Hitler dans son sac plastique, et me dit « Avec ça c’est déjàun miracle que je me sois pas fait arrêter à la sortie du métro, ça se démocratise! » un sourire au lèvre.

Et puis c’est le moment du grand frisson, une jeune fille escalade un poteau et enfile une cagoule Pussy Riot en criant « Liberté Pussy Riot ». La foule reprend en coeur, la police saute la barrière et un policier escalade le poteau. Tout le monde crie « honte sur vous ». La fille arrive a s’accrocher au grillage et tente de s’échapper, la foule retient son souffle, le policier la suit, l’attrappe et ils tombent tous les deux… sur le sol turc! Atterris sur le sol de l’ambassade de Turquie, la foule espère que la Turquie va donner l’asile à la jeune fille mais, 5 minutes plus tard, ils réapparaissent tous les deux et le policier la traîne dans le panier à salade.

Le verdict tombe. 2 ans de camp. Les orthodoxe extrémistes s’écrient « Cela veut dire que Dieu est avec nous! ». La foule prostrée gronde. Les avocats interviewés assurent que l’affaire n’est pas finie, ils vont faire appel..

Et l’affaire est bien loin d’être finie..

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Délicieux multiks

« – Tu veux qu’on regarde un multik?
– Un quoi?
– Un multik, comme multiplikatsia, multiplication d’images, animation movie.
– Bon.. » ai-je dit pas très convaincue « allons-y pour un multik. »

Depuis que j’ai découvert les dessins animés russes, je ne peux plus m’en passer, un multik le soir pour s’endormir, un pour rire, un pour rêver, un pour replonger dans l’enfance et un pour se changer les idées. J’avais aimé Kirikou, Miyazaki, Mia et le migout et d’autres, mais je n’imaginais pas la folie,  la poésie et la liberté qui pouvaient se dégager de vieux multiks soviétiques, de multiks apocaliptiques et grinçants des années 90, et de multiks épurés des années 2000.

Voilà une petite sélection d’auteurs, ayant chacun leur univers rêveur ou inquiétant, loufoque ou poétique. Bons multiks!

Norstein
Le hérisson dans le brouillard (1975)
Norstein est un grand peintre-animateur qui a commencé sa carrière à l’époque soviétique. Menuisier de formation, il a consacré l’intégralité de sa vie à peindre deux heures de films doux et poètiques, et un peu barrés disons le.

Ivan Maximov
Le vent sur la côte(1992)

Ivan Maximov est à l’origine ingénieur à l’Institut de Recherche Spatiale et dessinateur. Il s’est mis à réaliser des multiks au début des années 1990 en créant son studio. Univers inquiétant, délirant et loufoque, saccadé de jazz.

Alexandr Petrov
La Sirène (1997)

Artisan du dessin animé, il peint entièrement ses films à la peinture à l’huile sur verre. Ses images sont pleines de la chaleur d’un foyer russe. La sirène est un très joli conte de Pouchkine. Dans les contes russes, les sirènes sont des femmes qui se sont jetées dans la rivière par dépit amoureux, et elles se vengent éternellement en charmant de nouvelles victimes et en causant leur noyade.

Konstantin Bronzit
Lavatory (2009)

Super dessin animé russe de la dernière génération qui a gagné un oscar en 2009.

Et un rab de Multiks sur le thème de l’école pour les gourmands:

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Le conflit syrien vu depuis Moscou

« Plus rapidement que Moscou lui même, c’est Berlin qu’on apprend à voir depuis Moscou. Pour qui revient de Russie la ville est comme lavée de frais. Il n’y a pas de saleté mais pas de neige non plus. […] Il en va de même avec l’image de la ville et des hommes comme avec celle de la situation intellectuelle: la nouvelle optique que l’on acquiert sur elle est le plus certain bénéfice que l’on puisse tirer d’un séjour russe. Si peu qu’on puisse connaître la Russie, on apprend à observer et à juger l’Europe selon la connaissance qu’on a de ce qui se déroule en Russie. C’est ce qui frappe d’abord l’Européen clairvoyant en Russie. » Ainsi commence le Journal de Moscou de Walter Benjamin, carnet de voyage du philosophe lors de sa venue à Moscou en 1927. La Russie, et c’est sûrement pour ça qu’elle peut être douloureuse pour le voyageur fragile, est une machine à détruire nos certitudes, les provoquer, les mettre à plat, sans pour autant nous aider à les reconstruire.

C’est en me rendant à deux conférences de presse sur le conflit syrien, que j’ai renouvelé cette expérience. Car c’est seulement en entendant un discours pro régime de Bachar al Assad aussi fort et absolument pas remis en cause, que le discours anti régime de Bachar al Assad l’est en Occident, que l’on réalise que la vérité doit être quelque part ailleurs, quelque part entre les deux, difficile à exprimer, à saisir, à démêler.

La première conférence de presse était celle des ministres syriens du pétrole, des transports et des affaires économiques en visite à Moscou pour signer des accords commerciaux avec la Russie tandis que la Syrie souffre du blocus économique occidental. Qadri Jamil, vice-président du Conseil des ministres pour les affaires économiques déclarait alors « On nous empêche d’importer du pétrole et du gaz, ce qui a provoqué une forte inflation; mais nous sommes parvenus avec l’aide de la Russie et d’autres nations amies à des accords économiques pour résoudre ces problèmes », dénonçant l’hypocrisie des positions occidentales, « Le pays souffre du blocus économique inique et des sanctions que l’Europe et les Etats-Unis disaient être portées au régime, mais qui, en fait, touchaient chaque citoyens syrien ». Qadri Jamil s’exprimait dans un russe impécable. Ayant étudié à l’université d’Etat de Moscou, il a fait partie de l’opposition syrienne à sa naissance puis a pris le parti d’une réforme compatible avec le maintien du régime Assad et a rejoint le gouvernement en juin dernier. Tout au long de son intervention il prônait un dialogue avec l’opposition pour trouver une issue au conflit, accusant l’Occident de faire miroiter une potentielle intervention, et de détourner les rebelles d’une possible négociation avec le régime El Assad.

La deuxième conférence de presse développait de façon encore plus claire la position russe. Un spécialiste des relations internationales et ancien membre du KGB accusait clairement l’impérialisme américain de financer l’armée des rebelles, tueurs d’enfants sanguinaires, par le biais du Qatar et de l’Arabie saoudite. Il qualifiait la position Russe de trop molle, regrettant qu’il n’y ait pas d’aide militaire directe de la Russie envers son allié syrien. Deux heures de discours parallèlement opposé à ce que j’avais toujours entendu suffisaient à faire germer le doute..

Retour au bureau désarçonnée. Entre le discours occidental simpliste de la démocratie contre la dictature, où tout semble si limpide et nous permet de vibrer encore un peu au simple mot de révolution dans notre quotidien aseptisé, et le discours russe, farouchement accroché à son dernier bastion au Moyen Orient invoquant le pragmatisme géopolitique pour fustiger l’impérialisme américain.

Il s’agissait dès lors de débrouiller ce brouillamini de faits à l’aide d’une demi-douzaine de bons articles et d’émissions. Je n’ai pas la prétention d’expliquer une telle situation, juste de vous transmettre le doute russe à l’aide de quelques faits simples et éclaircissements qui m’onté aidé moi à y voir plus clair…

Cette fameuse opposition, qui est-elle?

L’opposition n’a pas un seul visage, là-dessus, tout le monde s’accorde. Si à sa naissance elle était constitué du peuple descendu dans la rue manifester, elle est devenue depuis, bien plus complexe et se présente dans les articles sous des sigles tel que « Armée syrienne libre » ou « Conseil national syrien ». Dès le printemps 2011 apparaît des divergences entre ceux qui sont près à négocier avec le régime de Bachar el Assad et ceux qui veulent un renversement du régime.

Le Conseil national syrien est né en aôut 2011 comme organe représentant l’opposition souhaitant le renversement du régime Assad contre celle qui souhaitait des réformes en négociation avec le régime actuel. C’est une union clairement temporaire entre divers groupes, avec une majorité relative islamiste dont les Frères musulmans, des libéraux conservateurs (sur le modèle turc), des chrétiens assyriens, des kurdes, des turcmènes, des nationalistes et des communistes. Mais c’est la question kurde qui est le principal facteur de division au sein de l’opoosition, car la demande du peuple kurde du droit à l’autodétermination reste inacceptable pour beaucoup de syriens. Puis il y a le clivage entre la vieille opposition, exilée depouis longtemps et celle qui a quitté la Syrie après le printemps 2011.

Vient ensuite l’Armée syrienne libre, qui est la principale voir l’unique source de la presse française. Ce qui est particulièrement inquiétant au vu de sa structure extrêmement divisée et peu coordonnée. Elle s’est structurée sur une base locale, de brigades de villages et de quartiers de déserteurs. Elle constitue une constellation de groupes militaires sans liens entre eux, c’est un label plus qu’une structure malgré des tentatives pour faire émerger une coordination. Le colonel Ryad al Asaad qui a pris la tête de l’armée est installé en Turquie et a bien du mal a contrôler l’ensemble hétéroclite.

La grille de lecture religieuse

Bien qu’insuffisante la grille de lecture religieuse est essentielle. Le président al Assad est issu d’une minorité religieuse chiite alaouite. Or la population syrienne est composée à 65% de sunnites. Le conflit actuel est donc une tentative de destabilisation par la majorité d’un regime tenu par une minorité. Les sunnites ayant été dominés et oprimés par al Assad père dans les années 1960, avec le massacre de Hama dans lequel on compta près de 10.000 mort, le conflit actuel a un goût de revanche. Il s’inscrit donc au coeur des tensions entre chiites et sunnites qui secouent tout le Moyen Orient. Les sunnites d’un côté avec, l’Arabie Saoudite, le Qatar, Israël et les Etats Unis derrière, et les chiites de l’autre, avec l’Iran et l’Irak qui est devenu un succès chiite involontaire de la part des américains. Contrairement aux autres révolutions du printemps arabe, dans ce conflit tout le monde est dans le coup. Y compris les russes qui ont des intérets économiques et un port stratégique à Tartous, et les chinois qui comprennent que les Etats Unis sont derrière et qu’ils ne doivent pas rester en reste. On est donc en plein bras de fer international que le peuple syrien paie très cher. Car au vu de l’avancée du conflit, il s’agit bien d’une guerre civile et les 35% de minorités souffreront d’une victoire. Il n’y a pas tellement de vainqueur dans une guerre fratricide.

Et le véto russe et chinois arrange bien les Américains

En effet après les échecs Iraquien et Afghan, la population américaine est contre une intervention en Syrie. Barak Obama, à très peu de temps des élections, sait bien qu’il ne doit pas intervenir. Mais il faut affaiblir l’Iran, ennemi numéro un qui menace de plus en plus sérieusement d’user des armes nucléaires contre Israël et qui se retrouverait bien isolé en cas de défaite du régime Assad. Alors tout le jeu consiste à pousser le Qatar et l’Arabie Saoudite à financer l’Armée syrienne libre pour accélérer l’issue du conflit. Un accord tacite entre les grandes puissance, laisser mûrir le conflit en espérant que ce sera rapide. Car pendant ce temps le programme nucléaire iranien avance, Israël se crispe et c’est la Turquie qui à un moment ou un autre devra jouer un rôle dans le dénouement du conflit. On assiste donc à un équilibre fragile qui menace à tout moment d’éclater. Car Israël veut frapper face aux provocations iraniennes quotidiennes. Et que si Israël intervient les Etats-Unis sont obligés de suivre. Vaste partie de pocker dont l’Europe est absente. La clé se situerait dans l’armée syrienne, forte de près de 500.000 hommes, tant qu’elle reste du côté d’al Assad, les forces s’équilibrent, mais si elle s’en détache le conflit devrait basculer au profit de l’opposition.

Et au milieu la Syrie et Bachar al Assad, dirigeant maladroit qui n’a pas su réformer son pays à temps, qui utilise la vieille rhétorique du complot et la psychologie du minoritaire pour tenir et qui n’a plus d’autre choix désormais que de se battre car il est trop tard pour faire marche arrière.  Et 35% de la population qui tremble dans la perspective d’une chute du régime de plus en plus proche et qui laissera sûrement la place au chaos.

Et le chaos, on sait bien à qui ça profite…

 

Sources, France Culture:

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La nuit où j’ai partagé mon compartiment avec un chanteur biélorusse

Ma première rencontre avec la Biélorussie fut brutale. Une douanière patibulaire m’a sommé de filer fissa chercher mon visa tandisque je discutais le bout de gras avec deux français du wagon d’à côté. Eux aussi s’étaient enrollés dans cette belle galère qu’est le train Varsovie-Moscou et nous étions installés tranquilement à discuter voyage et saucisson fumé lors de son irruption. Nous étions désormais Biélorussie. A son regard, j’ai compris que la Biélorussie c’était comme la Russie, en légèrement pire.

Mon second contact avec les biélorusses eu lieu lorsqu’après vingt minutes d’arrêt du train, je voulus regagner mon wagon, en vain. Le wagon dans lequel je me trouvais était simplement suspendu dans les airs, détaché du train et ainsi de suite pour tous les wagons jusqu’à la locomotive. Les rails polonais étant différents des rails biélorusses, nous étions en train de changer consciencieusement une à une les roues du train. Coincée dans un wagon qui n’était pas le mien, j’ai ouvert la porte et je me suis installée sur le rebord du train à contempler les aller-retours des mécaniciens. Un vrai spectacle. De puissants gaillards en salopette, une clé à molette à la main et le visage sale s’activaient nonchalament en jurant comme des chartiers. Nous étions dans la ville de Brest (БРЕСТ) ceci-dit rien à voir avec son homonyme breton. Je serais allée me dégourdir les jambes avec plaisir, mais la perspective de représailles biélorusses et les 1m50 qui me séparaient du sol me décourageaient. Et c’est là que j’ai aperçu sur le quai mon voisin de compartiment. Celui-là même qui enquillait les bières depuis Varsovie, soit déjà 15h de bières. Pendant qu’on s’ennnuyait à 100 sous de l’heure, lui avait filé s’acheter un nouveau pack. Je me suis demandé comment cette masse alcoolisée avait réussi à se  hisser hors du train. Je sous-estimais largement le pouvoir d’attraction d’un pack de bière.

Mon troisième contact avec la Biélorussie eut lieu 1h plus tard, alors que le train fort de ses nouvelles roues se remettait en marche. Je rejoignai donc mon compartiment et découvrait avec stupeur qu’à la place de la jeune fille russe pâle et chétive que j’avais laissé, se dressait un personnage tout droit sorti d’un boysband, tatoué et moulé dans un marcel noir, les yeux maquillés, les cheveux savamment enduis de gel et une housse de guitare couverte d’autocollants installée sur ma couchette. Il me lacha un « Priviet » d’une voix de mec cool. Ay ay ay, j’avais dégotté le gros lot. Je montais m’installer dans ma couchette. Mais il voulais discuter « Tu viens d’où? Tu vas où? Moi c’est Alex. Je suis chanteur, guitarriste, c’est moi qui représentais la Biélorussie à l’Eurovision dans le groupe Litesound.Tu connais Anggun? », « Euh non..c’est qui? » « Tu connais pas Anggun? » reprend-t-il d’un air de dire « Oh la grosse nullarde de française qui connait pas Anggun », « C’est elle qui représentait la France, je l’ai rencontré c’est une fille cool. Bon là-bas y’a plein de musiciens de journalistes, de gens intéressants quoi. Je lui en parle en russe, il me répond en anglais avec un accent américain assez drôle. « Tu as un bon accent anglais » « Tu sais c’est normal, je suis musicien.. avant l’Eurovision je savais pas parler, et puis voilà c’est venu comme ça. T’as des amis un peu à Moscou?  » Je réponds par monosyllabe et lui se lance dans un monologue sur sa vie de boysband, je m’endors morte de fatigue: la Biélorussie m’a tué.

Je vous livre quand même la vidéo de Litesound un grand moment de musique.

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Les 5 symptômes d’un durcissement du régime

Me voilà de retour à Moscou après deux longs jours de voyage. 9h40, la porte du train s’ouvre et une bouffée d’air chaud balaie nos visages de voyageurs chiffonnés par la courte nuit. Moscou, gare de Biélorusskaya, béton chaud, trains aux couleurs vives, et toujours cette drôle d’impression de débarquer dans une ville playmobil.

Autour d’une bonne bouteille de vin, je retrouve quelques heures plus tard Yura et Marina, qui m’accueillent chez eux et il suffit de quelques minutes de discussion pour que je réalise que j’ai perdu le fil. Je suis partie depuis un mois et ça fait un mois que ça chauffe dans tous les sens du terme. « Le régime se durcit » me dit Yura, programmateur inquiet face à une nouvelle loi qui tente de contrôler internet.

Alors pour vous et moi, il est temps de se remettre dans le bain. Et qui dit bain russe dit douche froide.

1. 8 juin: La loi punissant les manifestants

Le 8 juin dernier, Poutine promulgue une loi punissant les manifestations non autorisées ainsi que les troubles à l’ordre public lors de manifestations autorisées. Le montant des amendes prévues dans ce cas là passe de 125 euros à 7300 euros.

2. L’arrestation et le procès des Pussy Riot

Le 21 février dernier, un groupe de quatre jeunes chanteuses punks féministes entonnait une prière punk dans la cathédrale du Christ st Sauveur à Moscou priant la Vierge Marie de devenir féministe et d’aider le pays à se débarrasser de Poutine. Le 4 mars dernier elles sont arrêtées pour trouble à l’ordre public. Cinq mois plus tard le procès a lieu, et les jeunes femmes encourent la peine démesurée de 7 ans de prison.

3. 21 juillet: La loi sur les ONG « agents de l’étranger »

Le 21 juillet dernier, Poutine signait une loi qualifiant les ONG recevant des financements étrangers comme « agents de l’étranger » et exigeant que ces dernières soient enregistrées comme telles sur un registre à part. Cette loi déjà approuvée par la Douma est entrée directement en vigueur lors de sa signature.

4. 30 juillet: La loi sur les « listes noires » de site Internet

Une loi permettant de bloquer les sites internet ayant un contenu sensible et dangereux. C’est la loi qui déterminera ce qui peut être considéré comme contenu sensible et dangereux. Les sites ayant un tel contenu seront sommés de le retirer sur demande dans les 24h suivant cette demande, faute de quoi ils seront fermés.

5. 31 Juillet: l’inculpation pour abus de confiance et détournement d’Alexei  Navalny risquant désormais 10 ans de prison

Aujourd’hui même, Alexey Navalny, avocat et bloggueur d’opposition a été inculpé pour abus de confiance et détournement de biens dans une affaire datant de 2009, concernant une entreprise de production de bois « Kirovles » à l’époque où il était conseiller du gouverneur de la région de Kirov.

Le mois d’août s’annonce chaud.

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Second Portrait. Que reste-t-il de l’amitié entre les peuples?

Je suis donc retournée samedi matin à l’université pour retrouver Jean et son ami Kave. Jean est à l’heure, on s’assoit à côté des fontaines en attendant Kave. Jean me dit à propos de la discussion de la veille « Tu sais hier j’ai été dur, mais je dois reconnaître que grâce à la Russie j’ai eu accès à des cours de haut niveau pendant 5 ans et gratuitement. Il y a beaucoup d’africains moins négatifs que moi, qui trouvent une femme ici et s’installent. On a beaucoup de succès avec les femmes russes. Je crois parce qu’on les fait rire. En général ici les femmes sont plus ouvertes que les hommes et veulent nous rencontrer. J’ai eu une copine russe pendant deux ans, et puis elle a voulu qu’on se marie et j’ai refusé. Tu vois le coût de la vie ici, je suis étudiant, je ne suis pas prêt à assumer une famille. Et puis il y avait un décalage culturel. Je suis musulman et je ne bois pas, je suis plutôt calme et réservé. Elle trouvait ça très bizarre un homme qui ne boit pas. Les russes ont une idée bling bling des africains, on doit avoir des rastas, des boucles d’oreille et faire la fête comme des fous. Il y a des africains comme ça, et ils se plaisent bien ici. Mais c’est pas fait pour moi ça. »

Et comment tu pratiques l’Islam ici? « Il y a des mosquées, mais j’y vais seulement pour les fêtes, car les musulmans ici ce sont les gens du Caucase et on nous regarde de travers. Tu sais les Russes sont racistes avec les immigrés du Tajikistan, de l’Ouzbékistan.  Du coup eux sont racistes avec nous. Quand ils nous voient ils rigolent et font des blagues, ils sont aigris je crois quoi. Au dortoir on s’est aménagé une petite salle de prière dans la chambre d’un des gars. On y va pour prier les vendredi. Mais c’est pas facile de pratiquer ici. Etre musulman n’est pas très bien vu, on assimile musulman et terroriste, alors on essaie d’être discrets. »

Kave arrive enfin, hyper relax, suite à deux coups de fils de Jean pour lui dire de se dépêcher. En tongs et lunettes de soleil, la démarche nonchalante, Kave nous salue d’un grand sourire. « Priviet Mexicaniets » (Salut le mexicain) dit Jean, en référence à son marcel  qui affiche en gros le mot Cancun et un mojito.

Kave, 30 ans, iranien, étudiant en photo-journalisme

Kave est heureux ici, surtout l’été. Pour lui le principal point négatif de la Russie c’est l’hiver, et le point positif c’est la nature, l’espace, la verdure. Contrairement à Jean, il n’est pas boursier, et ce sont ses parents qui lui payent les études, pour le coup il a choisi cette université, car c’est un moyen de partir, et puis l’Iran et la Russie sont amis. Ces parents lui payent aussi son logement, ce qui lui assure de bien meilleures conditions que celles dans lesquelles vit Jean. Dans son dortoir ils ne sont que 2 par chambre. Maintenant ça se passe bien, il vit avec un russe, mais il a eu des temps plus durs, il ne préfère pas en parler. Il a encore un an d’étude et puis après il veut partir. « Ni l’Iran ni la Russie ne sont des pays pour être journalistes, je pense que j’irai aux Etats-Unis. J’ai déjà beaucoup de famille là-bas, une soeur et un frère. Mes parents eux sont toujours en Iran. »

Quand je lui demande ce qu’il pense de la Russie, de la situation politique, Kave me dit: « Chez nous en Iran on dit « Sultan Poutine »et il éclate de rire. Il ne veut pas trop parler de politique, Sultan Poutine résume tout, et continue à le faire rigoler encore une bonne minute. Il se met à pleuvoir, on va se mettre les trois à l’abris pour continuer notre conversation en russe. Des Russes en face nous dévisagent, le tableau doit être cocace, ou notre russe tout simplement. Kave ne souhaite pas vraiment en dire plus, son sourire parle pour lui. Il me demande juste quel âge je lui donne. 25-26 je ne sais pas. « J’ai 30 ans mais j’ai l’impression d’en avoir 20 dit-il d’un air d’éternel adolescent. » Ils doivent partir en cours, on se dit au revoir, et ils me promettent de m’amener plein d’amis à interviewer mardi. De peuples en peuples et d’amitiés en amitiés.

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Que reste-t-il de l’Amitié entre les Peuples?

Chers lecteurs, en ce dernier mois à Moscou, n’ayant plus grand chose à faire à part les cours de russe et les musées, j’ai décidé de me lancer dans un reportage sur un endroit qui suscitait depuis un moment ma curiosité. 

Il y a à Moscou une Université hors du commun: l’Université de l’Amitié entre les Peuples autrefois université Lumumba. Créée à l’époque soviétique pour former l’élite communiste du Tiers-Monde, elle rassemble aujourd’hui encore des étudiants de plus de 140 nationalités dont une majorité venant d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Parmi les anciens on compte Jose dos Santos, président de l’Angola, le feu roi du Népal, le terroriste Carlos et Mahmoud Abbas entre autres. A la belle époque l’université était un véritable centre de formation à la révolution et nombre des ses professeurs avaient fait carrière au KGB. Les étudiants  de tous domaines avaient droit à une formation approfondie en marxisme-léninisme, l’idée étant de canaliser et contrôler les élites des pays fraîchement décolonisés pour en faire les révolutionnaires de demain.

J’ai donc pris le métro ce matin pour юго-западный, tout au bout de la ligne de métro au sud de Moscou, une grande question en tête: qu’est-ce qu’a pu devenir un lieu pareil après la chute de l’URSS?.. espérant y trouver les folles contradictions de la Russie d’aujourd’hui.

Iougo-zapadny n’est pas franchement beau, disons que jusqu’ici je vous ai épargné les photos parce qu’à Moscou, hors du centre, quand on est entouré de HLM déglingués à perte de vue, la première fois, ça fiche un coup. Et puis on s’habitue. Les russes appellent ces charmants édifices les Khrouchtcheveries en honneur à ce bon vieux Khrouchtchev qui fit de belles cochonneries architecturales. Ici il faut chercher tous les jours la beauté, car vivre sans beauté c’est pas facile, et elle se trouve bien souvent chez les gens, plus que dans les khrouchtcheveries.

En approchant déjà, je sens que je suis dans l’îlot multiculturel de Moscou, resto indiens, étudiants chinois assis sur une machine à laver à attendre je ne sais quoi… du jamais vu en 6 mois. Toujours est-il que j’ai fini par rejoindre la fameuse université. Un vrai bâtiment soviétique, imposant et gris, une large esplanade avec des fontaines, une sculpture géante représentant des hommes se tenant la main tout autour d’un globe. Et là, sur cette esplanade, un fourmillement d’étudiants, beaucoup d’africains, dix fois plus que l’addition de tous ceux que j’ai croisé depuis que je suis arrivée à Moscou. Car Moscou est tout sauf une ville multiculturelle, et l’immigration bien que très forte, vient majoritairement des ex-républiques soviétiques.Assis sur une fontaine, un jeune gars prend le soleil en faisant tremper ses pieds avec la musique orientale à fond. Je me balade un peu dans le parc et croise un jeune africain, « Vous parlez francais? » je demande en russe, « Da » me répond-il pas avenant du tout. Il continue à marcher, je le suis « Je peux vous poser quelques questions? ». Il a l’air très méfiant et répond par monosyllabe. Il a ses raisons, il  me les expliquera plus tard..

Premier portrait:

Jean, 25 ans, Dakar, Sénégal, étudiant en Relations Internationales

Jean n’a pas réellement choisi de venir à Moscou, de la même façon qu’il n’a pas vraiment choisi les relations internationales. « J’avais postulé à plein d’universités mais il n’y a que Moscou qui m’a accepté, j’aime pas vraiment étudier les relations internationales mais c’est un moyen pour voyager, en fait j’en ai marre des études je veux travailler. Ça fait 5 ans déjà que je suis là, mais c’est fini là, bientôt ». Et ici tu travailles aussi? « Ici comme étudiants étrangers, on a pas le droit de travailler, mais en même temps on doit travailler car la bourse est pas suffisante pour vivre, alors l’université organise des travaux, l’entretien, le ménage, la peinture des barrières. On bosse deux mois l’été, 8h par jours et on a le droit à 30.000 roubles (750 euros) mais c’est pas assez alors on bosse au noir, je bossais dans un club ici mais plus maintenant, j’ai eu des soucis, je me suis battu. Ici je me suis battu seulement une seule fois, et c’était cette fois là. Un russe très saoul au club m’a attrapé par l’oreille pour me provoquer. Alors je lui ai mis un coup de poing. La meilleure défense c’est l’attaque comme on dit. Pourtant je travaillais là, les vigiles me connaissaient, ils m’ont dit de ne pas frapper la prochaine fois mais de les appeler, j’ai du quitter le boulot. » Et vous logez où? « A l’Obchaga (le fameux dortoir pour étudiant à la russe), je partage ma chambre avec trois autres gars, un syrien, un chinois et un palestinien. Avant on était trois mais nous depuis peu c’est passé à quatre. On parle pas beaucoup entre nous, le minimum bonjour ça va. » Puis  il me demande si je suis vraiment française. « Oui pourquoi? » Je pensais que tu étais russe, je n’aurais pas accepté si tu étais russe. » Mais tu as des amis russe? « Oui, bien sûr, des amis où qu’on aille dans le monde on s’en fait. Là c’est une russe qui m’invite aujourd’hui à sa soutenance. Mais moi je veux pas de problème, je me méfie de tout, comme ça c’est mieux, tu sais c’est dangereux ici pour nous, on va au dortoir, à l’université, au travail et c’est tout. Les anciens nous l’avaient dit, apparemment dans les années 90 c’était pire. »C’est dur la vie ici? « Oui c’est dur, les russes sont fermés, c’est pas un bon pays. Ici je ne m’assois jamais dans le métro, je sais que je ne peux pas, si je le fais il peut se passer quelque chose, les gens s’écarteront, me parleront mal. Souvent dans la rue les gens me taclent en passant. Ici on est pas les bienvenus. Ici on entend toutes les histoires possibles, l’autre jour, en rentrant dans un bus, un ami a fait pleurer un enfant. Bon c’est normal, moi quand j’étais petit j’avais vraiment peur des blancs, et puis je me suis habitué. » Il rit d’un beau rire. On a brisé la glace, ça va mieux, je lui raconte moi aussi mon dortoir et mon université, le gars qui se faisait tremper les pieds nous rejoint. Ils discutent dans un russe courant, j’ai du mal à suivre. « C’est un copain iranien, il aime beaucoup la Russie, parce qu’il est pas noir lui. Et puis il peut faire ce qu’il veut ici, et pas dans son pays. On a tous des avis différents, tu verras. »Il me parle de la corruption ici. Les russes payent pour avoir une place à l’université.Et pour les notes c’est pareil, une bouteille de cognac, des chocolats, et tout peut s’arranger. « Le problème c’est qu’ici, certains professeurs vivent dans le passé. Ils regrettent l’époque communiste alors ils ont aigris. » Et tu as appris le russe super bien.. »Le russe m’intéresse pas, ici je désapprend l’anglais et le français surtout. Je veux pas rester, je préfère rentrer au Sénégal ou partir en Europe. Ce qui est sûr c’est que jamais j’oublierai ces 5 ans. » Le temps est passé vite, il doit rejoindre sa soutenance.

On se met d’accord pour se retrouver demain, avec son ami iranien aussi, l’air de rien à eux deux ils forment un tout petit bout d’amitié entre les peuples, ce qu’il en reste.

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