Le conflit syrien vu depuis Moscou

« Plus rapidement que Moscou lui même, c’est Berlin qu’on apprend à voir depuis Moscou. Pour qui revient de Russie la ville est comme lavée de frais. Il n’y a pas de saleté mais pas de neige non plus. […] Il en va de même avec l’image de la ville et des hommes comme avec celle de la situation intellectuelle: la nouvelle optique que l’on acquiert sur elle est le plus certain bénéfice que l’on puisse tirer d’un séjour russe. Si peu qu’on puisse connaître la Russie, on apprend à observer et à juger l’Europe selon la connaissance qu’on a de ce qui se déroule en Russie. C’est ce qui frappe d’abord l’Européen clairvoyant en Russie. » Ainsi commence le Journal de Moscou de Walter Benjamin, carnet de voyage du philosophe lors de sa venue à Moscou en 1927. La Russie, et c’est sûrement pour ça qu’elle peut être douloureuse pour le voyageur fragile, est une machine à détruire nos certitudes, les provoquer, les mettre à plat, sans pour autant nous aider à les reconstruire.

C’est en me rendant à deux conférences de presse sur le conflit syrien, que j’ai renouvelé cette expérience. Car c’est seulement en entendant un discours pro régime de Bachar al Assad aussi fort et absolument pas remis en cause, que le discours anti régime de Bachar al Assad l’est en Occident, que l’on réalise que la vérité doit être quelque part ailleurs, quelque part entre les deux, difficile à exprimer, à saisir, à démêler.

La première conférence de presse était celle des ministres syriens du pétrole, des transports et des affaires économiques en visite à Moscou pour signer des accords commerciaux avec la Russie tandis que la Syrie souffre du blocus économique occidental. Qadri Jamil, vice-président du Conseil des ministres pour les affaires économiques déclarait alors « On nous empêche d’importer du pétrole et du gaz, ce qui a provoqué une forte inflation; mais nous sommes parvenus avec l’aide de la Russie et d’autres nations amies à des accords économiques pour résoudre ces problèmes », dénonçant l’hypocrisie des positions occidentales, « Le pays souffre du blocus économique inique et des sanctions que l’Europe et les Etats-Unis disaient être portées au régime, mais qui, en fait, touchaient chaque citoyens syrien ». Qadri Jamil s’exprimait dans un russe impécable. Ayant étudié à l’université d’Etat de Moscou, il a fait partie de l’opposition syrienne à sa naissance puis a pris le parti d’une réforme compatible avec le maintien du régime Assad et a rejoint le gouvernement en juin dernier. Tout au long de son intervention il prônait un dialogue avec l’opposition pour trouver une issue au conflit, accusant l’Occident de faire miroiter une potentielle intervention, et de détourner les rebelles d’une possible négociation avec le régime El Assad.

La deuxième conférence de presse développait de façon encore plus claire la position russe. Un spécialiste des relations internationales et ancien membre du KGB accusait clairement l’impérialisme américain de financer l’armée des rebelles, tueurs d’enfants sanguinaires, par le biais du Qatar et de l’Arabie saoudite. Il qualifiait la position Russe de trop molle, regrettant qu’il n’y ait pas d’aide militaire directe de la Russie envers son allié syrien. Deux heures de discours parallèlement opposé à ce que j’avais toujours entendu suffisaient à faire germer le doute..

Retour au bureau désarçonnée. Entre le discours occidental simpliste de la démocratie contre la dictature, où tout semble si limpide et nous permet de vibrer encore un peu au simple mot de révolution dans notre quotidien aseptisé, et le discours russe, farouchement accroché à son dernier bastion au Moyen Orient invoquant le pragmatisme géopolitique pour fustiger l’impérialisme américain.

Il s’agissait dès lors de débrouiller ce brouillamini de faits à l’aide d’une demi-douzaine de bons articles et d’émissions. Je n’ai pas la prétention d’expliquer une telle situation, juste de vous transmettre le doute russe à l’aide de quelques faits simples et éclaircissements qui m’onté aidé moi à y voir plus clair…

Cette fameuse opposition, qui est-elle?

L’opposition n’a pas un seul visage, là-dessus, tout le monde s’accorde. Si à sa naissance elle était constitué du peuple descendu dans la rue manifester, elle est devenue depuis, bien plus complexe et se présente dans les articles sous des sigles tel que « Armée syrienne libre » ou « Conseil national syrien ». Dès le printemps 2011 apparaît des divergences entre ceux qui sont près à négocier avec le régime de Bachar el Assad et ceux qui veulent un renversement du régime.

Le Conseil national syrien est né en aôut 2011 comme organe représentant l’opposition souhaitant le renversement du régime Assad contre celle qui souhaitait des réformes en négociation avec le régime actuel. C’est une union clairement temporaire entre divers groupes, avec une majorité relative islamiste dont les Frères musulmans, des libéraux conservateurs (sur le modèle turc), des chrétiens assyriens, des kurdes, des turcmènes, des nationalistes et des communistes. Mais c’est la question kurde qui est le principal facteur de division au sein de l’opoosition, car la demande du peuple kurde du droit à l’autodétermination reste inacceptable pour beaucoup de syriens. Puis il y a le clivage entre la vieille opposition, exilée depouis longtemps et celle qui a quitté la Syrie après le printemps 2011.

Vient ensuite l’Armée syrienne libre, qui est la principale voir l’unique source de la presse française. Ce qui est particulièrement inquiétant au vu de sa structure extrêmement divisée et peu coordonnée. Elle s’est structurée sur une base locale, de brigades de villages et de quartiers de déserteurs. Elle constitue une constellation de groupes militaires sans liens entre eux, c’est un label plus qu’une structure malgré des tentatives pour faire émerger une coordination. Le colonel Ryad al Asaad qui a pris la tête de l’armée est installé en Turquie et a bien du mal a contrôler l’ensemble hétéroclite.

La grille de lecture religieuse

Bien qu’insuffisante la grille de lecture religieuse est essentielle. Le président al Assad est issu d’une minorité religieuse chiite alaouite. Or la population syrienne est composée à 65% de sunnites. Le conflit actuel est donc une tentative de destabilisation par la majorité d’un regime tenu par une minorité. Les sunnites ayant été dominés et oprimés par al Assad père dans les années 1960, avec le massacre de Hama dans lequel on compta près de 10.000 mort, le conflit actuel a un goût de revanche. Il s’inscrit donc au coeur des tensions entre chiites et sunnites qui secouent tout le Moyen Orient. Les sunnites d’un côté avec, l’Arabie Saoudite, le Qatar, Israël et les Etats Unis derrière, et les chiites de l’autre, avec l’Iran et l’Irak qui est devenu un succès chiite involontaire de la part des américains. Contrairement aux autres révolutions du printemps arabe, dans ce conflit tout le monde est dans le coup. Y compris les russes qui ont des intérets économiques et un port stratégique à Tartous, et les chinois qui comprennent que les Etats Unis sont derrière et qu’ils ne doivent pas rester en reste. On est donc en plein bras de fer international que le peuple syrien paie très cher. Car au vu de l’avancée du conflit, il s’agit bien d’une guerre civile et les 35% de minorités souffreront d’une victoire. Il n’y a pas tellement de vainqueur dans une guerre fratricide.

Et le véto russe et chinois arrange bien les Américains

En effet après les échecs Iraquien et Afghan, la population américaine est contre une intervention en Syrie. Barak Obama, à très peu de temps des élections, sait bien qu’il ne doit pas intervenir. Mais il faut affaiblir l’Iran, ennemi numéro un qui menace de plus en plus sérieusement d’user des armes nucléaires contre Israël et qui se retrouverait bien isolé en cas de défaite du régime Assad. Alors tout le jeu consiste à pousser le Qatar et l’Arabie Saoudite à financer l’Armée syrienne libre pour accélérer l’issue du conflit. Un accord tacite entre les grandes puissance, laisser mûrir le conflit en espérant que ce sera rapide. Car pendant ce temps le programme nucléaire iranien avance, Israël se crispe et c’est la Turquie qui à un moment ou un autre devra jouer un rôle dans le dénouement du conflit. On assiste donc à un équilibre fragile qui menace à tout moment d’éclater. Car Israël veut frapper face aux provocations iraniennes quotidiennes. Et que si Israël intervient les Etats-Unis sont obligés de suivre. Vaste partie de pocker dont l’Europe est absente. La clé se situerait dans l’armée syrienne, forte de près de 500.000 hommes, tant qu’elle reste du côté d’al Assad, les forces s’équilibrent, mais si elle s’en détache le conflit devrait basculer au profit de l’opposition.

Et au milieu la Syrie et Bachar al Assad, dirigeant maladroit qui n’a pas su réformer son pays à temps, qui utilise la vieille rhétorique du complot et la psychologie du minoritaire pour tenir et qui n’a plus d’autre choix désormais que de se battre car il est trop tard pour faire marche arrière.  Et 35% de la population qui tremble dans la perspective d’une chute du régime de plus en plus proche et qui laissera sûrement la place au chaos.

Et le chaos, on sait bien à qui ça profite…

 

Sources, France Culture:

emission-les-enjeux-internationaux-syrie-les-oppositions-l%E2%80%99etat-des-lieux-2012-06-11

xowtud_gerard-chaliand-general-vincent-desportes-les-matins_news

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A propos Marikouchka

Etudiante française à Moscou
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Un commentaire pour Le conflit syrien vu depuis Moscou

  1. Marikouchka dit :

    Sur le rôle de la Turquie dans l’issue de ce conflit:, un très bon article de géopolitique:
    http://www.contrepoints.org/2012/08/07/93000-la-guerre-civile-en-syrie-dans-le-puzzle-moyen-oriental

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